Notre monde repose en grande partie sur des mensonges.
Pas des mensonges spectaculaires, de ceux qu'on dénonce en une des journaux. Des mensonges silencieux, structurels, tellement installés que plus personne ne les voit. Des systèmes entiers qui prétendent faire une chose et en font une autre. Des institutions qui prétendent protéger et qui paralysent. Des millions de gens qui travaillent sérieusement, tous les jours, à faire tourner des machines qui n'auraient jamais dû exister.
Et la plupart ne se posent même pas la question.
S'il y a un exemple qui incarne ça à la perfection, c'est l'Union européenne.
Au départ, l'idée était belle. Après deux guerres mondiales, en 1951, six pays mettent en commun leur charbon et leur acier pour que la guerre entre eux devienne matériellement impossible. Puis vient le traité de Rome en 1957, un marché commun, la libre circulation. Une Europe du commerce, des échanges, de la paix par la prospérité.
Et puis, traité après traité, Maastricht, Lisbonne, la machine a changé de nature. Elle ne s'est plus contentée de lever des barrières. Elle a commencé à en construire. Aujourd'hui, l'initiative des lois européennes appartient pour l'essentiel à une Commission que personne n'a élue. Des milliers de fonctionnaires produisent des directives, des règlements, des normes, des actes délégués, des lignes directrices sur l'interprétation des normes.
Et autour de cette machine gravite une autre machine. On estime qu'entre 25 000 et 30 000 lobbyistes travaillent à Bruxelles, pour 720 députés européens. Des dizaines de lobbyistes par élu. Chaque règle est une bataille d'influence entre des intérêts organisés, et le citoyen, lui, n'a évidemment personne pour le représenter dans ces couloirs.
George Stigler, prix Nobel d'économie, avait décrit ce phénomène dès les années 70 : la capture réglementaire. La régulation, présentée comme un moyen de protéger le public contre les entreprises, finit presque toujours par être façonnée par les acteurs les plus puissants du secteur, pour leur propre bénéfice. Les grands groupes ont les juristes, les lobbyistes et les moyens de se conformer. Les startups, elles, n'ont rien de tout ça. La règle devient une barrière à l'entrée. Elle protège les installés contre les nouveaux venus.
Milton Friedman allait encore plus loin. Il avait une démonstration d'une simplicité redoutable, qu'il prenait souvent sur l'exemple des autorités qui autorisent les médicaments.
Mettez-vous à la place du régulateur. Il peut commettre deux types d'erreurs. S'il autorise un médicament qui se révèle dangereux, il y a des victimes visibles, des photos, des procès, des commissions d'enquête, et sa carrière est terminée. S'il bloque ou retarde pendant des années un médicament qui aurait sauvé des vies, il y a aussi des victimes. Mais celles-là, personne ne les voit. Personne ne fait de une sur les patients morts en attendant un traitement qui existait déjà.
Résultat : le régulateur a toutes les raisons de dire non, de retarder, de demander plus de dossiers. Pas parce qu'il est mauvais, mais parce que le système le pousse mécaniquement à protéger sa propre responsabilité plutôt que la vie des gens. On a l'impression de protéger le public. En réalité, on déplace le risque vers des victimes invisibles.
C'est le cœur du mensonge réglementaire : la régulation se juge sur ce qu'elle prétend empêcher, jamais sur ce qu'elle empêche réellement d'exister.
Regardez ce que l'Europe a fait au numérique.
Le RGPD, en 2018, devait protéger nos données. Qu'avons-nous obtenu ? Des bannières de cookies sur chaque site, que tout le monde accepte sans les lire. Des milliards dépensés en mise en conformité. Des études économiques qui montrent qu'après son entrée en vigueur, environ un tiers des applications ont disparu du Play Store, que les investissements dans les jeunes entreprises technologiques européennes ont reculé par rapport aux États-Unis, et que les géants américains, eux, ont renforcé leur position, parce qu'ils étaient les seuls à pouvoir absorber le coût.
Puis est venu l'AI Act. L'Europe, qui n'a produit presque aucun des modèles d'IA qui comptent aujourd'hui, a décidé que son rôle dans la plus grande révolution technologique du siècle serait de la réguler. Pendant que les États-Unis et la Chine construisent, nous rédigeons des classifications de risques pour des technologies que nous ne fabriquons pas.
Même Mario Draghi, dans son rapport sur la compétitivité européenne, a fait le constat : une centaine de lois ciblant le secteur technologique, des centaines de régulateurs différents dans le numérique à travers les États membres. On a stérilisé notre propre écosystème. Puis on s'étonne que nos meilleurs ingénieurs partent à San Francisco.
Mais le pire n'est même pas là. Le pire, c'est ce que ces règles fabriquent : une économie zombie.
Prenez un exemple. Imaginons que Bruxelles invente demain une règle : chaque entreprise de plus de dix salariés doit produire un rapport annuel certifiant l'"impact éthique" de chacun de ses logiciels internes. Une idée qui sonne bien, que personne n'ose critiquer, parce que qui est contre l'éthique ?
Voilà ce qui se passe ensuite. Des entrepreneurs flairent le marché. Ils créent des cabinets spécialisés dans l'audit d'impact éthique. Ils lèvent des fonds. Ils recrutent des consultants, des juristes, des chefs de projet conformité. Ils vendent des logiciels qui génèrent automatiquement les rapports. Ils organisent des conférences, publient des livres blancs, deviennent des "experts". Les entreprises, de leur côté, créent des postes internes pour gérer la relation avec ces cabinets. D'autres cabinets apparaissent pour auditer les auditeurs.
Des milliers d'emplois créés. Du chiffre d'affaires. De la croissance. Tout ça entre dans le PIB, et les politiques s'en félicitent.
Et pourtant, rien n'a été créé. Aucun produit n'est meilleur. Aucun client n'est mieux servi. Aucun problème réel n'a été résolu. On a simplement pris des gens intelligents, souvent brillants, et on les a mis à travailler à temps plein sur une contrainte artificielle. C'est de l'énergie humaine détournée de la création vers la conformité. Un mensonge, la bureaucratie, sur lequel on a construit un deuxième mensonge, l'industrie de la mise en conformité.
Et le plus troublant, c'est que les gens qui font ces métiers les prennent très au sérieux. Ils sont fiers. Ils font des présentations, ils ont des objectifs, des promotions, des titres. Ils ne se demandent jamais si leur travail devrait exister. Ils l'exécutent.
C'est là ma thèse, et je la pose clairement : à force de vivre à l'intérieur de ces systèmes, ceux qui les produisent et ceux qui les font tourner finissent par perdre leur âme. Ils deviennent littéralement des PNJ humains. Des gens qui accomplissent des gestes dont ils ne comprennent plus le sens, dans des structures dont ils ne questionnent plus la légitimité. Et quand vous perdez le contact avec le réel, vous finissez par faire des folies avec le plus grand sérieux du monde. Des règles absurdes, des normes contradictoires, des procédures qui n'ont plus aucun lien avec ce qu'elles étaient censées accomplir.
Nous avons atteint un niveau de déconnexion du réel absolument vertigineux. Une capacité collective à bâtir des cathédrales de mensonges et à les habiter sans jamais regarder les fondations.
Et je pense que nous sommes à l'aube de la chute de ce système.
La France et l'Europe incarnent ce modèle à la perfection. Et je crois qu'un jour, on fera le bilan. On regardera cette époque comme l'exemple à ne plus suivre pour le reste de l'histoire de l'humanité. L'époque où l'on a cru au collectivisme sous une forme douce et administrative. L'époque où l'on a cru que quelques personnes éclairées, dans des bureaux, pouvaient penser et planifier les systèmes à la place de millions d'individus.
Hayek appelait ça la présomption fatale. L'illusion qu'une poignée de planificateurs pourrait détenir toute l'information dispersée dans la tête de millions de gens qui entreprennent, testent, échouent et recommencent. Cette illusion a échoué partout où elle a été poussée à l'extrême. Elle échoue aujourd'hui plus lentement, plus poliment, sous la forme de formulaires.
Ce vers quoi nous reviendrons, c'est la liberté individuelle. La capacité à prendre des risques. Le droit de construire sans demander la permission.
Et à ceux qui répondent "mais alors, n'importe qui pourra faire n'importe quoi ?", la réponse est simple : non. Si vous faites n'importe quoi, si vous trompez, si vous mettez des vies en danger, c'est le droit pénal qui se charge de vous.
Prenez Elizabeth Holmes. Theranos promettait de révolutionner le diagnostic médical avec quelques gouttes de sang. C'était une fraude. Elle a menti aux investisseurs, aux partenaires, aux patients. Elle a été jugée, condamnée pour fraude, et elle purge aujourd'hui une peine de plus de dix ans de prison. Voilà la responsabilité individuelle. Voilà le système qui fonctionne : on n'a pas interdit à toute une génération d'entrepreneurs de la santé d'innover. On a puni celle qui a triché.
C'est toute la différence entre deux visions du monde. La régulation punit le groupe pour la faute potentielle d'un individu. Elle traite chaque entrepreneur comme un fraudeur en puissance, et elle fait payer à tous, par des contraintes, des délais et des coûts, le comportement de quelques-uns. La responsabilité individuelle fait l'inverse : elle laisse chacun libre de créer, de tenter, de risquer, tant qu'il est de bonne foi. Et elle frappe durement celui qui trahit cette confiance.
Il ne faut pas punir celui qui construit. Il faut punir celui qui se comporte mal.
Punir le groupe pour la faute d'un seul, c'est la logique de la bureaucratie. Punir l'individu pour sa propre faute, c'est la logique de la liberté.
Le premier monde est en train de mourir. Le second est en train de naître.